TEXTES: FABIEN FEISSLI

PHOTOS: CHRISTIAN BONZON

À Genève, les équipes de A+A Désinfection luttent contre tous les nuisibles, des pigeons aux rats en passant par les punaises de lit. Ces dernières représentent d’ailleurs plus du tiers du travail des désinfecteurs. Se nourrissant de sang humain, ces insectes peuvent faire vivre un véritable enfer à ceux qui en sont infestés. S’en débarrasser est loin d’être évident. Pour les éliminer, l’entreprise de Stéphane Aeschlimann s’est détournée de la chimie et utilise, au maximum, des méthodes naturelles, comme le chaud ou le froid. Une politique que le patron aimerait appliquer aux autres nuisibles.

L’appartement paraît en quarantaine. De larges bandes blanches viennent calfeutrer le battant de la porte. Une fois celle-ci ouverte, l’intérieur du logement laisse pantois. Il semble avoir été dévasté. Le papier peint a été arraché et plusieurs planches de bois gisent au milieu des pièces. «On ne s’imagine pas ce que peut engendrer une punaise de lit. Genève est ultracontaminée. Ici, les locataires ont dû être évacués pour qu’on puisse faire le traitement», lâche Thierry Georges, responsable du secteur Recherche et Développement de l’entreprise A+A Désinfection. Tout en parlant, le quinquagénaire scrute les murs avec attention. «Vous voyez toutes ces taches brunes? C’est du sang humain. Les punaises s’en nourrissent, elles vont vous piquer une à cinq fois par nuit. Psychologiquement, cela peut créer un vrai traumatisme», affirme-t-il. Ici, les centaines d’insectes ont été exterminés grâce à un traitement à base de silicium. «Il y en a encore quelques-unes, mais elles sont en train de mourir», conclut finalement le spécialiste, en attrapant une petite boule noire avec une pince à épiler. Par précaution, Jean-Yann Chalono va tout de même sprayer une deuxième couche de produit dans l’appartement. Et si, pour éviter de respirer le silicium pendant qu’il l’applique, le technicien s’équipe avec une combinaison de protection, il précise, toutefois, que le traitement est organique et sans danger. «Le problème avec les solutions chimiques, c’est que les punaises finissent par y devenir résistantes. Alors que là, c’est une action physique. Cela va déchirer leur peau et elles vont s’assécher», appuie Thierry. Le travail du Genevois consiste justement à trouver des manières alternatives de se débarrasser de ce fléau. Il a notamment développé des techniques liées à la chaleur ou au froid. L’entreprise s’en sert, entre autres, pour décontaminer les matelas, canapés et autres textiles où les punaises de lit auraient pu pondre. «Personne n’est à l’abri. Vous pouvez très bien les rapporter avec vous en allant à l’hôtel. Pour nous, c’est gratifiant de pouvoir aider les gens à s’en débarrasser», indique Jean-Yann. Le trentenaire, qui a débuté dans l’entreprise il y a cinq mois, souligne qu’il apprécie également la diversité offerte par son métier. «On voit de tout, on passe d’une maison à plusieurs millions de francs aux caves d’un immeuble

Les rats sont très intelligents. Ils vont envoyer le plus faible en éclaireur pour goûter. S’il meurt tout de suite, ils ne vont pas venir.

Patrick Michaud, spécialiste des nuisibles

 

«Je n’ose plus aller à la cave»

Les caves d’un immeuble locatif, c’est justement là que le Genevois a dû intervenir le matin même. Cette fois-ci, les envahisseurs ne sont pas des insectes, mais des rongeurs. Une locataire a trouvé la dépouille d’un rat, coincée entre deux barreaux en bois. «Au début, je me suis demandé ce que c’était que cette peluche. Mais, quand j’ai compris, j’ai blanchi. Maintenant, je n’ose plus aller à la cave», confie-t-elle dans les couloirs du bâtiment. Jean-Yann, lui, a déjà inspecté les sous-sols. De sa lampe de poche, il pointe une conduite de canalisation. «Vous voyez, ils ont rongé le tuyau pour sortir des égouts. Ils ont dû être dérangés par des travaux et ils ont cherché à remonter à la surface.» La priorité va donc être de demander à la gérance de reboucher cette ouverture. En attendant, pour mesurer l’ampleur du phénomène, le technicien place une boîte sécurisée contenant des céréales empoisonnées le long du mur. «En fonction de ce qu’ils vont manger, cela nous permet de savoir combien ils sont», précise-t-il. Autre effet du piège, les rongeurs vont dépérir à petit feu. «Les rats sont très intelligents. Ils vont envoyer le plus faible en éclaireur pour goûter. S’il meurt tout de suite, ils ne vont pas venir», explique Patrick Michaud, spécialiste des nuisibles. Dans le métier depuis onze ans, il a dû faire face à toutes sortes d’animaux: des blattes, des guêpes, des souris, des pigeons, des moineaux, des fouines, des renards, des blaireaux, des frelons et même des vipères. «Mais le but, pour nous, ce n’est pas de tuer à tous les coups. C’est de les empêcher de nuire. La biodiversité est importante, d’ailleurs, certaines espèces sont protégées», assure le quinquagénaire. Fondateur de A+A Désinfection, Stéphane Aeschlimann abonde: «Le grand public n’a pas du tout conscience de la complexité de notre profession et de toutes les recherches pour trouver des méthodes alternatives.» Car, depuis cinq ans, son entreprise a pris un virage très clair. «Aujourd’hui, nous utilisons 80% de traitements biologiques. Nous avons encore 20% de produits chimiques, mais j’aimerais que nous arrêtions totalement d’ici à deux ans», souligne-t-il. Celui qui est également président de la Fédération suisse des désinfestateurs aimerait donc appliquer à tous les nuisibles la stratégie qu’il a utilisée contre les punaises de lit. «C’est une manière de nous démarquer de nos concurrents. Les solutions organiques, c’est plus de réflexion, de boulot, mais c’est surtout plus efficace.»

 

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